03 07 2012
#3078

"Le concert dans l'oeuf" Jérôme BOSCH

From www.pba-lille.fr/

Jérôme BOSCH (d’après) (vers 1453–1516)

Le concert dans l’œuf

Copie d’une œuvre du milieu du XVIe siècle Huile sur toile
H. 0,365 cm ; L. 1,26 cm
inconnue

La seconde moitié du XVe siècle dans le nord de l’Europe est une période d’agitation religieuse où l’on attend avec certitude la fin des temps annoncés par les Écritures. Ruysbroeck, mystique du nord, introduit la devotio moderna, doctrine qui prône une spiritualité à la fois affective et concrète et qui considère que la vie du chrétien se déroule au plus profond de lui-même et qu'il doit donc l'entretenir. La bulle du pape Innocent VIII (1484), Summis desiderantes affectibus, prône la lutte contre les pratiques magiques. L’Inquisition s’attaque aux sorcières et aux alchimistes. Les Pays- Bas bourguignons sont marqués par une atmosphère de bouleversements politiques et religieux.


Jérôme Bosch est un peintre néerlandais d’origine allemande. Issu d’une famille d’artistes, il tient son patronyme de sa ville natale, Hertogenbosh. Il est formé dans l’atelier familial. On connaît une première mention de son nom en 1480 dans les registres de la confrérie de Notre-Dame à Bois-le- Duc, dont il devient membre et peintre attitré après son mariage avec une riche aristocrate. De son vivant, ses œuvres connaissent un grand succès. Bosch est à la tête d’un atelier reconnu et prospère. Les puissants de l’époque apprécient ses œuvres : Philippe le Beau lui commande en 1504 un grand Jugement dernier, Marguerite d’Autriche lui achète une Tentation de Saint Antoine. Philippe II possède plusieurs de ses œuvres dans ses collections de l’Escurial (actuellement au Musée du Prado à Madrid). Aucune des œuvres de Bosch n’est datée et cinq seulement portent sa signature. Les autres œuvres connues lui sont attribuées par analogie de style. Son œuvre peut être perçue comme une manifestation tardive de l’esprit médiéval au moment où la Renaissance est en train de s’imposer en Europe. Les traditions hermétiques, alchimistes ou astrologiques résultent d’un besoin de mysticisme familier au Moyen-Âge. Bosch est un homme de son époque. Il peint le combat du Bien contre le Mal. Il exprime la piété de son temps et demeure un artiste du XVe siècle utilisant les thèmes et les symboles familiers de son époque. Il révèle à travers sa peinture les mensonges et les illusions du monde. L’homme, par sa bêtise et ses péchés, est tombé sous l’emprise du diable. La représentation caricaturale du Mal a des aspects exorcistes mais sert aussi d’avertissement accusateur basé sur des principes théologiques.

L'œuvre de Bosch est inspirée d'un récit de Sébastien Brandt, poète rhénan qui écrit La nef des Fous en 1491. Ce récit relate la folle embarquée de l'humanité dans un navire où la passion humaine est exacerbée.
L’espace central du tableau est presque entièrement occupé par un œuf d’un blanc lumineux où jouent des ombres. Dix personnages sont réunis pour un concert dans une énorme coquille d’œuf. Une grande cohésion les rassemble dans la même folie. Ils portent des couvre-chefs insolites : oiseaux ou objets. Le moine de dos constitue l’élément butoir qui invite le regard vers la partition et permet d’entrer dans le tableau. Il s’agit d’un détournement habile d’une scène tout à fait évidente au Moyen-Âge, celle des monastères où le moine lit le lectionnaire. Pourtant, Bosch traite la lectio divina de manière parodique puisque la partition est une chanson grivoise de Créquillon, célèbre musicien du XVIe siècle.

De nombreux détails enrichissent la scène centrale. L’œuf comporte trois petites cassures : dans la première, on voit un singe une flûte à la bouche ; dans l’autre, un homme à conformation hybride joue du luth. Un voleur au visage sombre est en train de couper la bourse accrochée à la ceinture du moine. On voit également s’échapper de la troisième cassure un bras qui semble vouloir s’emparer d’un poisson qui se trouve sur une grille à l’extérieur de l’œuf. D’autres détails du tableau sont traités comme des scènes à part entière. A gauche des personnages, un panier de pique-nique est représenté comme une véritable nature morte. Le bas du tableau est occupé par des scènes miniatures sans rapport apparent avec le sujet : à droite, un festin satanique dans une chaussure ; à gauche, le feu de l’enfer.

Bosch utilise un langage d’images fantastiques à la signification symbolique, agrémentées du folklore de l’époque. Son style s’inspire des bestiaires du Moyen-Âge mais aussi des visions des prédicateurs de l’époque. On peut retenir les symboles suivants :

    • -  la folie : lunettes et entonnoirs renversés, coiffes insolites...

    • -  le registre ornithologique : de nombreux oiseaux très détaillés aux multiples connotations

symboliques, typiques des Flandres

    • -  la luxure : le luth, la cigogne, la ruche, la chanson paillarde, la socque ...

    • -  l’alchimie : l’œuf, la tortue, la cruche, la pie ...

    • -  le vice, le Mal : le singe, le serpent, la chouette...

Au niveau stylistique, les divers éléments qui constituent le tableau sont traités avec une minutie

     
typiquement flamande. Dans le traitement des expressions, on remarque une nette individualisation des personnages. Les figures sont également très expressives (par exemple, l’homme qui joue du pipeau les joues gonflées, les muscles du cou saillants). Les figures humaines et animales typiques de la peinture de Bosch sont mêlées : par exemple, le personnage richement vêtu a une tête d’âne. Bosch ignore la perspective italienne et utilise la perspective intuitive issue de la tradition médiévale. Des procédés de composition originaux et une géométrie personnelle organisent la composition. Les changements d’échelle sont aussi frappants.

Sous la fantaisie et l’humour, il s’agit d’une satire à forte connotation moralisatrice. Ce tableau peut être lu comme une critique de l’alchimie où l’œuf est le creuset du Grand Œuvre (transformation du monde en un paradis éternel). Bosch y fustige les inconscients et les avertit du sort tragique qui les attend s’ils s’obstinent dans la voie de l’erreur. En dehors des péchés, il y a d’autres menaces qui pèsent sur les hommes : la crédulité, la bêtise, la folie... qui conduisent les hommes à s’en remettre à des charlatans. C’est une représentation morale : il interroge la responsabilité des hommes ici- bas. L’examen attentif de l’œuvre de Bosch permet de penser qu’elle se situe dans la ligne orthodoxe de l’enseignement de l'Église.

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