13 03 2013
#3274

L'article de mon concert solo en Janvier Caino Luxembourg ... plus de concerts à venir

Performance musicale Unground —
Jason van Gulick et Stephen O’Malley

par Nicolas Przeor

Si le 21 décembre 2012 n’a pas véritablement tenu ses promesses en termes de catastrophes naturelles et autres calamités en tout genre, l’exposition Unground avait pourtant bel et bien un goût de fin du monde des plus inquiétants. Montée à partir du travail des deux vidéastes luxembourgeois Gast Bouschet et Nadine Hilbert, l’exposition se décline en dix projections dispersées au fin fond des caves obscures du Casino dans lesquelles la froideur du mois de décembre se fait impitoyable. Une atmosphère somme toute indiquée pour une manifestation du genre, tant les thèmes évoqués par les projections semblent en tout point coller avec le caractère à la fois pittoresque et sombre du lieu. Ainsi, nous découvrons dans les entrailles du bâtiment des installations visuelles rappelant le caractère claustrophobe des grandes villes en ébullition, avec notamment des prises de vues de la City et de Canary Wharf, hauts lieux de la bourse londonienne et de sa frénésie permanente, où la vie se présente telle une course endiablée contre la montre et semble plus que jamais déshumanisée. En s’enfonçant, à tâtons, dans la pénombre des caves, à travers les couloirs humides et froids des soussols du Casino, le visiteur est guidé au gré des sons et autres grincements émis par les projections. Les images se font de plus en plus abstraites et montrent un autre aspect de la vie sur terre par des images de fontes de glaciers, d’éruptions volcaniques ou bien encore de chauves-souris dans leurs cavernes, comme pour signifier la force de la nature par rapport à l’insignifiance de nos vies réglées au rythme des réveille-matins, des horaires des transports en commun ou de ceux de la fermeture des magasins. L’opposition entretenue par les deux artistes se veut alors brutale et sans concessions : la nature reprendrait-elle enfin ses droits dès lors que l’homme aura épuisé ses richesses ? Pour clore cet événement des plus lugubres en apothéose, le Casino a décidé d’immerger les spectateurs dans l’antre de cette folie apocalyptique de manière encore plus forte avec l’invitation de deux musiciens avant-gardistes. Jason van Gulick et Stephen O’Malley ont ainsi donné deux représentations à la fois antinomiques et complémentaires à l’exposition, véritable descente dans les abîmes le plus sombres de notre âme.
 
Jason van Gulick, batteur français originaire de Reims, a fait ses armes de musicien au célèbre MAI à Nancy. Après avoir pas mal bourlingué à travers la France, c’est en arrivant à Lille cours de l’année 2000 que van Gulick se prend d’amour pour la musique conceptuelle et improvisée, lui qui, auparavant, officiait dans des formations de Metal, de Noise ou de Hardcore. Il sera plus tard repéré par l’auteur et interprète Carla Bozulich avec qui il tournera à travers l’Europe entre 2007 et 2008 dans le cadre du projet « Evangelista ». Dès le début de sa prestation à l’entrée d’une des caves du Casino, l’univers du batteur semble coller au plus près à l’ambiance feutrée et résonnante du lieu et de l’exposition ; sa musique, faite de résonances, de grincements et de rythmes tribaux, fait écho aux projections de Gast Bouschet et Nadine Hilbert tout en y ajoutant une touche supplémentaire de folie et de vie. Tantôt à peine effleurée, agrémentée d’échos, de divers effets et de grincements, tantôt martelée de vive main, la batterie de van Gulick fusionne avec les visuels des deux vidéastes tout au long d’une prestation d’une quarantaine de minutes au cours de laquelle le batteur alterne les passages de transe et les ruptures les plus abruptes.
 
Stephen O’Malley, quant à lui, est bien connu des amateurs de musique expérimentale et de musique extrême en général. Ce guitariste de Seattle, membre du groupe Khanate, est plus connu pour ses frasques soniques au sein du groupe de drone Sunn O))) qu’il a fondé en 1998. Pour les non-initiés, le drone est un style musical basé sur le bourdon, la lenteur et la répétition ; il consiste à faire ressentir à l’auditeur des sensations physiques plutôt que musicales à travers des vibrations qui mènent parfois jusqu’à la transe. Depuis sa création, Sunn O))) a mené le style à son paroxysme à travers plus d’une dizaine d’albums et autres EP et a tourné à travers le monde. Le matériel de O’Malley annonce d’ores et déjà la couleur : cinq amplis, une montagne d’effets de guitare et quatre immenses haut-parleurs sont disposés au fond d’une des caves de l’établissement. L’ambiance se fait oppressante dès la première note. Il faut dire que O’Malley maîtrise le sujet grâce à ses nombreuses années d’expérience au sein de son groupe. Ici, peu de place pour la mélodie ou la subtilité harmonique ; le gourou du drone moderne fera pendant une quarantaine de minutes ce qu’il sait faire le mieux, à savoir faire résonner le corps humain à coups d’effets Larsen et autres feedbacks assourdissants, le tout joué avec les potards de volumes bloqués sur 10 sur l’ensemble de son matériel de scène. Et si les premières minutes de la prestation prouvent d’ores et déjà que la musique de O’Malley n’est pas faite pour les oreilles de tout un chacun, ce ne sont pas celles qui vont suivre qui le démentiront ! Au fur et à mesure que le spectateur se laisse happer par ce mur de sons atonals à la limite du supportable, les décibels grimpent afin de produire un maelström bruitiste des plus indescriptibles. Il n’est plus vraiment question de musique au sens propre du terme mais bel et bien d’expérience physique. Pour les oreilles tout d’abord qui, même « armées » de bouchons, digèrent difficilement l’impact du compositeur américain. Le corps tout entier vibre au gré des résonances du chef de cérémonie. Pour finir, ce sont les yeux qui sont mis à l’épreuve au travers des projections des artistes Bouschet et Hilbert : le clignotement effréné donne à l’ensemble une sensation apocalyptique du plus bel effet. Tout au long de la prestation aussi éprouvante que bruyante et vrombissante à souhait, O’Malley laisse de nouveau place au silence du lieu. Seul persiste le sifflement dans les oreilles même les plus aguerries, preuve du savoir-faire du musicien lorsqu’il s’agit de faire parler les décibels et de créer des atmosphères lourdes, voire carrément suffocantes. Un silence rappelant celui des profondeurs des cavernes présentées dans les vidéos de Bouschet et Hilbert. Un certain retour à la simplicité et à la nature en contrepied à nos vies pétries de sonorités industrielles, de stress et d’instants à la limite du supportable, dictés par le rythme de la vie moderne, dans une société où tout va toujours trop vite, trop loin, trop fort.

(review to be published in Casino Luxembourg's "Traces")
 

 

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